Saison 2017-2018
Théâtre Louis Aragon / Scène conventionnée d'intérêt national Art et création - danse > Tremblay-en-France

2008 - 2018 : un chemin parcouru, dix années que le Théâtre Louis Aragon s'est lancé dans l'aventure « Territoire(s) de la Danse ». Alors, en guise d'édito, nous avons souhaité mettre en partage un texte, notre Manifeste, comme un écho à ce mouvement de fond qui nous anime, avant ce rendez-vous anniversaire à préparer et à vivre ensemble lors de cette saison 2017 / 2018 !

 

Emmanuelle Jouan

Directrice du Théâtre Louis Aragon

 

Manifeste

c'est POSSIBLE

 

C'est possible. Et cela existe.

Aux discours appuyés sur un art de l'entre-soi, sur un déficit d'appropriation des oeuvres et des projets artistiques par la population, sur une utopie - forcément - non réalisée, nous répondons par une expérience de bientôt dix années au service de la rencontre entre des habitants et des artistes. Le Théâtre Louis Aragon, en tant que scène conventionnée danse et lieu pluridisciplinaire de Seine-Saint-Denis, a fait en 2008 le pari fou de l'imprégnation du territoire par l'art. Par le biais des résidences chorégraphiques, nous affirmons aujourd'hui qu'il est possible d'emmener l'art dans la vie quotidienne et de donner à l'artiste une place juste et nécessaire dans la société.

 

Cette expérience intitulée « Territoire(s) de la Danse » prend sa source dans la volonté d'accompagner les artistes dans leurs recherches, en tirant toutes les pistes et idées qu'elles offrent pour entrer en résonance avec le territoire et faire du lien avec ses habitants. Pas de cahier des charges, pas de commande, partir seulement d'une écoute mutuelle : écoute de la démarche artistique, écoute de ce qui se joue dans le corps social, et écoute des acteurs du territoire. C'est ainsi qu'une co-construction peut se mettre en place, qu'un partage peut advenir. Nous travaillons la présence artistique en sortant des murs de notre Théâtre, en cherchant le lien avec les personnes, à travers une connexion la plus horizontale possible dans laquelle le citoyen est acteur d'une expérience sensible. Chaque fois nous remettons l'ouvrage sur le métier, chaque fois nous réinventons les modalités d'actions, parallèlement aux sentiers de l'éducation artistique, de la masterclasse ou de la sensibilisation. Nos chemins de traverse nous conduisent ainsi à une pratique de l'altérité, de l'ailleurs, de l'autrement, dans leur dimension artistique et symbolique... Les projets s'imaginent, naissent mais ne se reproduisent pas, se développant dans une familiarisation avec l'acte et la pensée artistiques.

 

Il peut s'agir d'expérimenter à partir des pratiques mêmes des artistes, de les incorporer à d'autres endroits de sa propre vie quotidienne. À travers une liberté de jeu et d'action dont ils s'emparent volontiers, et dans un travail sur le temps, un déplacement s'opère, que seules ces conditions peuvent produire.

 

Que se joue-t-il dans ce lien entre l'art et le territoire ? La présence de l'artiste s'inscrit dans une dynamique alternative au modèle dominant, dont l'enjeu se situe en dehors des valeurs du jugement, en dehors des valeurs du goût, en dehors des valeurs du bien. Il ne s'agit pas de favoriser les conditions d'émergence de la révélation devant l'oeuvre, mais surtout de créer, par l'échange, celles de la révélation à soi et à l'autre. Dans notre démarche, nous ne pensons pas les personnes comme des spectateurs, ou des consommateurs. De par leur lien direct à l'artiste, rendu possible par tout le travail de l'équipe du Théâtre au service de la rencontre, ils deviennent les membres d'une vaste communauté touchée dans leur quotidien par des présences et des actions artistiques. Parfois, ils participent, en tant qu'eux-mêmes, de la recherche de l'artiste, prenant part d'une façon ou d'une autre au processus de création. Devenir ensuite spectateur prend du temps. C'est en se libérant de la quête du spectateur, pour inscrire l'activité chorégraphique d'abord dans une définition plus ouverte d'elle-même, et ensuite dans le champ plus large de la société, que nous avons pu réaliser un travail d'adresse directe, d'intérêt partagé, de curiosité, et créer un « espace de concernation » possible.

Fort de cette expérience, le Théâtre a élargi cette façon d'être et de faire aux autres champs artistiques (cirque, théâtre).

 

Notre lieu, en véritable outil de travail pour les artistes et de diffusion des oeuvres, porte tout autant d'autres développements possibles et parallèles pour ancrer de façon effective la danse dans la société.

Ni contre-espace, ni système en marge, il s'appuiera toujours sur la création artistique. Mais il est ce lieu absolument autre, prompt à balayer les idées reçues et les utopies.

Une hétérotopie réalisée.